Être comédien n’est pas un métier ou une passion, c’est toute ma vie

©Ian Hermans

Si vivre de son activité artistique représente une véritable satisfaction, pour y parvenir, les artistes doivent souvent avoir le cœur bien accroché. Illustration avec Mourade Zeguendi, comédien bruxellois qui n’hésite pas à dénoncer les travers de son métier. 

Connu surtout pour ses rôles au cinéma, notamment dans des films à succès comme Dikkenek, Les Barons ou Taxi 4, Mourade Zeguendi est aussi un homme de théâtre et, plus récemment, de télévision. Il apparaît dans la série Champion, diffusée sur la RTBF. Souliman Romeyda, alias Souli, star du football international à l’ego surdimensionné, c’est lui. Comédien talentueux, Mourade Zeguendi est également un artiste engagé.

Mourade, que représente pour toi ton métier?

« Tout ce que je vis aujourd’hui m’est arrivé complètement par hasard. J’étais très jeune quand j’ai commencé à jouer, j’avais 15, 16 ans. Pour moi, comédien n’est pas un métier ou une passion, c’est toute ma vie. J’ai 37 ans aujourd’hui, bientôt 38, je n’ai jamais travaillé dans un autre domaine. Je ne suis pas un mec qui va au cinéma ou qui va voir des pièces. Je n’ai pas le profil de l’artiste fou passionné. Je joue parce que j’aime ça. J’essaie de bien le faire, je rencontre des gens, ça fait partie de mon quotidien. C’est normal pour moi, comme respirer. »

Comment tout cela t‘est-il arrivé?

« Je suis un gosse des années 80, issu du quartier nord de Saint-Josse. J’ai grandi à l’époque des vélos BMX. On était tous à vélo. Pour gagner notre argent de poche, parce qu’on était fils de pauvres, on faisait les courses pour les prostituées. On a grandi comme ça et, de vitrine en vitrine, j’ai découvert toute la rue d’Aerschot. Et puis, à la sortie de Saint-Josse, Schaerbeek. Là, de rue en rue, je suis arrivé au théâtre Océan Nord, place Liedts. C’est donc via mon vélo, les prostituées et l’amusement que j’ai découvert cette porte de garage derrière laquelle on proposait des ateliers de théâtre pour jeunes. J’ai essayé et j’ai aimé ça. On m’a fait confiance, on m’a appris à lire et à écrire, chose que je savais à peine faire et puis un jour, on m’a dit que j’étais fait pour ça et on m’a engagé dans un film, Bruxelles mon amour, de Marc Didden. J’avais 16 ans et jusqu’à présent, je n’ai pas arrêté de travailler là-dedans. »

Quand t’es black ou arabe, tu n’as pas forcément droit aux mêmes castings ou aux mêmes rôles.

À quelle fréquence suivais-tu ces ateliers de théâtre?

« Deux ou trois fois par semaine. Dès qu’on pouvait y aller, on y allait. On y côtoyait aussi des petits jeunes d’Uccle, de Woluwe… C’était aussi la première fois que je rencontrais d’autres gens de Bruxelles, qui venaient d’autres quartiers. Des jeunes qui, c’est con à dire, mais qui n’étaient pas forcément turcs, italiens, espagnols, noirs ou arabes… C’était des Belges, de souche. On s’est dit alors: “Putain, on peut leur parler en fait, ils sont gentils (rires). C’est donc comme ça que j’ai découvert ma ville et qui je suis. Ça m’a construit. »

Quelles sont les difficultés pour trouver ta place dans le secteur?

« Je l’ai déjà dit mais la plus grande difficulté, c’est d’avoir ma couleur, mon pif et de m’appeler Mourade. C’est quelque chose dont je suis super fier et que je ne changerais pour rien au monde mais apparemment, dans ce métier, c’est un handicap. Même si les gens n’aiment pas que je dise ça, c’est la pure réalité. Quand t’es black ou arabe, tu n’as pas forcément droit aux mêmes castings ou aux mêmes rôles. Tu es un Arabe ou un Black avant d’être un acteur. Mais c’est pareil pour les gros, les femmes jolies… Tu as un physique, tu vas jouer ton physique. En tout cas dans le cinéma et à la télé francophones. »

La chasse aux chômeurs, aux artistes… ça suffit. C’est trop facile de tirer sur une ambulance.

Quels sont les autres grands défis auxquels tu dois faire face?

« Le plus grand défi est de pouvoir vivre de ce métier. Vivre de ça de manière décente et être pris au sérieux. Il y a cette chasse aux chômeurs, là, qui fait qu’on doit continuellement prouver qu’on travaille, qu’on ne travaille pas… Ça m’arrive d’aller à l’ORBEM (Office régional bruxellois de l’emploi, ndlr.) parce que j’ai des convocations pour prouver que j’ai droit à mon statut d’artiste alors que je ne suis pas un acteur inconnu… J’arrive, les gens me demandent des autographes et des photos et juste après, on me sanctionne. Tu imagines? On me dit: “On va t’enlever 6 mois de chômage mais, au fait, mon fils t’aime bien, tu veux bien faire un selfie ou une vidéo pour lui souhaiter bon anniversaire? C’est terrible! Laissez tranquille les artistes quoi, c’est déjà pas évident comme ça. La chasse aux chômeurs, aux artistes… ça suffit. »

Malgré les difficultés rencontrées, tu peux d’ores et déjà témoigner d’une belle carrière artistique. Quel est l’accomplissement dont tu es le plus fier?

« Tout ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui. J’ai essayé à mon petit niveau de bousculer les choses. Je pense que je fais partie de ceux qui ont permis des avancées dans le milieu. Avec d’autres comme Nabil Ben Yadir et Lubna Azabal, et avant avec Sam Touzani… Toute cette première et deuxième génération d’artistes blacks et arabes, on s’est battu, on a ouvert des portes et, maintenant, on voit une nouvelle génération d’artistes qu’on ne voyait pas avant. Avant, quand on disait à ces jeunes “Va faire du théâtre”, ils répondaient “Non, c’est un truc de PD. On leur a montré que c’était possible et, aujourd’hui, ils en ont envie. La plus belle chose, c’est quand un gamin vient me voir pour me dire que je l’ai fait rêver et qu’il a envie d’être acteur grâce à moi. Ça arrive souvent et je suis ultra fier de ça! »

Où te vois-tu dans 10 ans?

« Honnêtement, je ne sais pas. Mais je me vois faire autre chose. Peut-être m’occuper de jeunes, leur apprendre ce que j’ai appris. Je me vois là-dedans plutôt que de jouer toujours les mêmes personnages. Car dans 10 ans, on va me demander quoi? Jouer le grand-père avec l’accent du bled? Je n’ai pas envie, c’est humiliant. Je termine mes quelques projets, les films sur lesquels je travaille actuellement, et puis c’est tout. C’est bon, j’ai assez ouvert ma gueule, j’ai eu ma dose. Sincèrement, j’en ai marre de devoir toujours râler, me battre, justifier, prouver… Je n’ai plus les épaules et les capacités pour gérer tout ça, c’est pas une vie. D’autres prendront la relève. Moi, je passe à autre chose. »

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes qui s’orientent vers une carrière artistique?

« Qu’ils se battent à fond et ne fassent pas les erreurs qu’on a faites. Soyez de vrais artistes, de vrais acteurs! Ne faites pas commerce de votre différence, n’entrez pas dans ces débilités-là. Jouez, faites, créez. Ne faites pas des trucs avec des accents du bled, faites autre chose, soulevez de vraies problématiques, montrez que vous êtes des putains d’artistes et arrêtez de promouvoir le mythe de l’indigène, de façon à ce que tout cela ne se reproduise plus et que ce cinéma perpétuel du Black et de l’Arabe, du coloré, de l’Indien parmi les cow-boys s’arrête enfin. »